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La place de l’autre

Claire Viallat-Patonnier

                                                            

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La main est une bouche qui avale entre ses doigts l’oiseau. De la caresse à la fessée, à plat ou en creux, elle touche, saisit, maintient, frappe le corps de l’autre qu’il soit de fourrure de plumes ou de peau. Elle frotte aussi, griffe, macule la surface du papier ou du contre-plaqué pour faire surgir l’image. 

Dans les scènes représentées l’animal a la part du roi mais il est souvent l’objet d’une violence contenue. Elle nait de la prise ou de la capture, du rapport inégal des forces en présence, de la différence d’échelle, du contraste. Le chien, attaché par la chaîne, est assujetti au souffle de son maître qui le garde captif. Ce dernier, en mobilisant son attention, le fixe dans le cadre laissant sa tête hors champ. Elle n’y entre que ponctuellement. Un signal sonore autorise l’animal à partir mettant fin à la vidéo. L’oiseau est tantôt tenu par la main qui lui sert de socle, tantôt renversé et immobilisé par les doigts qui le recouvrent. Le corps dominant et glorieux du sportif, détourné d’un livre d’images, se confronte au dessin d’un cerf aux abois, aux corps entassés d’oiseaux morts, à la carcasse de bœufs flottant dans l’espace de la page…  Ailleurs dans d’autres dessins, le corps humain apparait fragmenté (bas du visage, main, torse…). Le corps animal, lui, est presque toujours montré dans sa globalité, à l’instar de La louve de Saint-Bonnet en Champsaur, vue de dessus, dessinée au graphite sur du medium, détourée et placée verticalement. Elle semble ainsi curieusement désarticulée comme suspendue par une patte, presque écartelée. L’animal au repos, détouré, tranche sur le blanc du mur. Sur son crâne émerge une scène de fessée – sorte d’indice subliminal enfoui dans le pelage. L’étrangeté de la posture ressurgit dans une série de dessins délimitant les contours d’une brebis assise sur ses pattes arrière, étonnamment avachie, mais aussi dans les ombres tranchées qui déforment les corps, puis s’émancipent du support rectangulaire et du mur par la découpe pour trouver une autonomie réelle dans l’espace. 

L’animal rappelle notre part d’ombre, celle que l’on assume… ou pas ! Celle aussi que l’on contient pour rester dans la norme. Celle qui échappe parfois ou que l’on perd ou que l’on vend. 

La construction des images dit aussi la contrainte, la maîtrise, les relations de domination par les cadrages serrés et le noir et blanc (écart maximal). Il s’agit d’entrer dans l’espace délimité, d’y tenir ou d’en sortir, mais aussi par les bords de figer ou de contrarier le mouvement. Contrôle d’une part, échapper au contrôle de l’autre. 

Envisager le hors champ comme la possibilité d’un débordement. 

Ne fixer les limites que pour le plaisir de les transgresser.

La particularité des cadrages dans les dessins de Tristan Chinal-Dargent va de pair avec la décontextualisation des scènes.  Peu de plans larges, pas de repérages autres que ceux qu’il veut bien nous donner. L’objet saisi est ciblé, centré, épinglé dans la page. Le regard est du coup canalisé. Dans le dispositif, le rôle de l’ombre est majeur. Ombre portée du corps elle suggère un sol et une matérialité ou à l’inverse, dématérialise totalement lorsqu’elle envahit l’espace et construit la forme en négatif, par les pourtours. Dans la série « Les modernes », Tristan Chinal Dargent oppose aux corps masculins imprimés, posés dans l’espace par leur ombre qui trahit la présence d’un sol, les corps d’animaux sans ombre et donc sans poids véritable. Par l’encre, l’ombre acquiert aussi une fonction structurelle. Elle envahit la surface au point parfois de retourner l’image créant ainsi, par illusion d’optique, des apparitions secondaires. Le rapport des valeurs est inversé, les interstices s’animent et deviennent formes à part entière. Leur présence accrue renouvelle la lecture de l’œuvre et fait surgir du vide un potentiel dont la source et les influences sont à chercher du côté de l’orient.

La récurrence des questions de peaux (fourrure, poils, plumes), d’emboîtement et d’interpénétration dans les situations représentées (gueules avalant des proies, bouche et sexe, chapeaux tubulaires des chanterelles, invaginations…) mais aussi dans les formes elles-mêmes, révèle dans le travail de ce tout jeune artiste les prémices d’un vocabulaire personnel qui place l’érotisme du contact au cœur de sa réflexion sur l’art. 

L’autre, quel qu’il soit, qu’il soit dehors ou dedans, réel ou imaginé, complémentaire ou opposé, se situe exactement à la croisée des trajectoires qui relient la bouche, la main, le sexe et l’œil. Il est à la fois l’impulsion qui engage le déplacement et l’objectif à atteindre. 

 

                                                            

Claire Viallat-Patonnier, janvier 2022

The hand is a mouth that engulfs the bird between its fingers. From caress to spanking, flat or concave, it touches, grasps, holds, and strikes the body of the other, whether it be furry, feathery, or skinned. It also rubs, claws, and smears the surface of paper or plywood to bring forth the image.

In the depicted scenes, the animal has a royal part, but it is often the object of contained violence. It arises from the act of capturing or taking hold, from the unequal balance of forces at play, from the difference in scale, and from contrast. The dog, attached by a chain, is subjected to the breath of its master, who keeps it captive. The master, by focusing their attention, fixates the dog within the frame, leaving only its head out of view. It enters the frame only sporadically. A sound signal allows the animal to leave, ending the video. The bird is sometimes held by the hand that serves as its pedestal, other times overturned and immobilized by the fingers that cover it. The dominant and glorious body of the athlete, diverted from a picture book, confronts the drawing of a deer in distress, the piled bodies of dead birds, and the carcass of floating cattle on the space of the page. In other drawings, the human body appears fragmented (lower face, hand, torso...). The animal body, on the other hand, is almost always depicted in its entirety, like the she-wolf of Saint-Bonnet en Champsaur, viewed from above, drawn in graphite on medium, cut out, and placed vertically. It appears strangely disjointed, suspended by a limb, almost stretched apart. The resting animal, cut out, stands out against the white wall. A spanking scene emerges from its skull, like a subliminal hidden clue within its fur. The peculiarity of the posture reemerges in a series of drawings outlining the contours of a sheep sitting on its hind legs, astonishingly slouched, but also in the stark shadows that distort the bodies, then break free from the rectangular support and the wall through cutting, finding true autonomy in space.

The animal reminds us of our shadow, the part we accept... or not! The part we sometimes lose, sell, or let slip away. The construction of the images also speaks of constraint, mastery, and relationships of domination through close framing and black and white (maximum contrast). It's about entering the delimited space, holding or escaping it, but also, through the edges, freezing or thwarting movement. Control on one hand, escaping the control of the other. Envisioning the off-screen as the possibility of overflow. Setting limits solely for the pleasure of transgressing them.

The particularity of framing in Tristan Chinal-Dargent's drawings goes hand in hand with the decontextualization of the scenes. Few wide shots, no other references given unless he chooses to. The captured object is targeted, centered, and pinned on the page. As a result, the gaze is channeled. In the setup, the role of shadow is significant. As a shadow cast by the body, it suggests a ground and materiality or, conversely, totally dematerializes when it invades the space and constructs the form in negative through outlines. In the "Les modernes" series, Tristan Chinal Dargent juxtaposes male bodies imprinted, positioned in space by their shadow that betrays the presence of the ground, with shadowless animal bodies, and thus without real weight. Through ink, the shadow also acquires a structural function. It sometimes invades the surface to the point of flipping the image, creating secondary apparitions through optical illusions. The relationship of values is reversed, the interstices come alive and become complete forms. Their increased presence renews the interpretation of the work and brings forth potential from the void, whose source and influences can be sought in the East.

The recurring themes of fur, hair, feathers, nesting, and interpenetration in the depicted situations (jaws swallowing prey, mouth and sex, tubular hats of chanterelles, invaginations...) as well as in the forms themselves, reveal in the work of this very young artist the beginnings of a personal vocabulary that places the eroticism of contact at the heart of his reflection on art.

The other, whoever they may be, whether outside or inside, real or imagined, complementary or opposing, is precisely located at the intersection of trajectories connecting the mouth, the hand, the sex, and the eye. They are both the impulse that initiates movement and the objective to be reached.

Claire Viallat-Patonnier, January 2022

 

The Place of the Other

Claire Viallat-Patonnier

                                                            

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